SOCIETY OF AFRICAN MISSIONS

De Foya à Sanniquelle

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Partis vers 6h30 du matin, nous prenons la route avec David, comme chauffeur, et Valéry, un confrère, comme compagnon de route.

David a revêtu sa belle soutane blanche. Nous traversons la Sierra-Leone d’Ouest en Est pour rejoindre Foya au Liberia. Environ, 400 kms ce n’est pas la mer à boire d’autant que les 340 premiers kilomètres sont bitumés et la route est bonne, pas de trous. Mais c’est sans compter sur les 64 petits derniers kilomètres ! Nous sommes en zone montagneuse, le paysage accidenté mais surtout la route. On monte, on descend, de vraies montagnes russes dans des chemins rocailleux. Nous sommes secoués de tout côté, heureusement que nous avions, la ceinture de sécurité et un chauffeur expérimenté. Après 10 kilomètres de chemin abominable, on s’arrête pour filmer cet exploit, une moto s’embourbe car lorsqu’il n’y a pas de rocailles, c’est la glaise argileuse bien collante. Nous échangeons avec le chauffeur de la moto pour lui demander si nous avions passé le pire, il nous annonce que ce que nous avons fait, ce n’est rien et que ce n’est même pas sûr que nous puissions passer ! A tout hasard, nous lui demandons s’il y a une autre voie de secours, il nous indique un raccourci carrossable. C’est notre ange gardien qui nous montre la route. La piste est tout autant cabossée mais la voiture passe, les heures tournent et les kilomètres se figent. Il était 11h30 à l’entrée de la piste, à 15h 45 nous arrivons enfin au village frontière où un jeune curé diocésain nous attend avec un bon repas : « Bienvenue au paradis ! » nous dit-il. « Oui, mais il nous a fallu traverser l’enfer » que je lui réponds. Il nous guide jusqu’au poste frontière où Eric Aka, sma nous attend, en soutane lui aussi. Quitter la Sierra Leone a été très facile, nos noms inscrits sur le registre de passage et un coup de tampon, le tour est joué. Nous sommes persuadés de faire de même au Liberia.

Mais voilà que deux personnages, haut en couleur, prennent nos passeports, la préposée qui avait le mien est resté cinq à dix minutes à contempler la page de couverture, celui qui avait le passeport de Joseph, le feuillette, revient à la première page, recommence à nouveau, on se demande bien ce qu’il cherche. Puis tout d’un coup s’arrêtant sur un des multiples tampons qui ornent les pages, il dit à Joseph, mais ce tampon n’a pas de signature, c’était le tampon d’entrée en France, Joseph lui explique que là-bas on ne signe pas. Il est vraiment contrarié. Il recommence à feuilleter le carnet, finalement, Joseph lui montre où se trouve le visa du Liberia. Il prend son grand cahier et note les éléments nécessaires. La femme qui tournait mon passeport dans tous les sens, lui passe le mien et, rebelote, il feuillette jusqu’à ce qu’on lui montre la page du visa. Il nous fait alors une nouvelle scène parce le tampon de sortie de la Sierra Leone n’est pas sur la même page que le visa d’entrée. Au bout d’un long moment, il se résout enfin à prendre son cahier, mais n’écrit rien, il dit alors qu’il ne comprend pas le Français. Joseph se charge de lui dicter mon prénom, puis mon nom (because of my oxford accent qu’il ne pourrait pas comprendre). Les informations approximatives inscrites, la femme entre dans une diatribe dont je ne saisis pas le sens. Éric m’explique qu’il n’a pas le droit de mettre le tampon sur nos passeports, le préposé est dans un autre village. Après moult échanges et négociations, nous récupérons les passeports et les tampons et nous le suivons en voiture. Arrivés à un autre poste de contrôle, le préposé n’est toujours pas là, notre pauvre ami, s’enfonce dans la brousse et revient enfin avec le précieux personnage. Nous sortons passeports et tampons mais ce dernier ne veut pas le faire sur le capot de la voiture et nous conduit dans une toute petite cabane en bois pour signer et tamponner nos passeports. Nous voilà donc officiellement de retour au Liberia.

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La piste qui nous conduit à la mission semble en moins mauvais état. Ici, conduire ne consiste pas à éviter les trous mais à choisir les bons ! L’espace de la mission est imposant, il n’y a pas de clôture. Éric a réparé l’ancienne mission qui avait été détruite pendant la guerre. Cette région, avant la guerre, était florissante, maintenant elle peine à sortir de sa léthargie. La plupart des gens préfèrent le petit commerce à l’agriculture, ils cultivent juste le nécessaire pour se nourrir. Les jeunes achètent une moto à crédit et font taxi-moto qui passe plus facilement sur les pistes tordues et accidentées. Certains ont un petit cabanon et un panneau solaire et proposent contre rémunération la charge des portables. D’autres font du charbon de bois qui rapporte plus rapidement que la culture mais ensuite le peu d’argent gagné est dissout dans l’achat de produit vivrier. Il faut reconnaître que même si la région est la troisième la plus peuplée du Libéria qui compte environ cinq millions d’habitants, elle est vraiment isolée par l’absence d’infrastructures. Avant la guerre, elle était considérée comme le grenier du Liberia.

Éric, s’est lancé dans les plantations, plusieurs pépinières fleurissent dans l’espace de la mission. Pour aider les veuves, au lieu de leur donner de l’argent qui sera mangé par le reste de la famille, il leur offre un espace et les encourage à cultiver. Éric a choisi d’aller vivre à Foya car pour lui, c’est vraiment un lieu abandonné et veut l’aider à se développer.

Samedi matin, messe à sept heures, c’est l’harmatan, il fait froid, dans l’église, Éric célèbre la messe, accompagné de son stagiaire Emmanuel, seul un homme âgé et un enfant forment l’assistance. Cela me fait penser au curé d’Ars quand il est arrivé dans sa région, elle aussi abandonnée à son époque. Le nom de la paroisse de Foya est St Jean Vianney !

Nous avons déjà recueilli plusieurs témoignages, entre autres celui d’Éric, très enthousiaste, plein de projets, dont certains sont bien avancés. On réalise que l’intuition de notre Fondateur, aller auprès de plus abandonnés, est toujours d’actualité.

L’après-Ebola est notre projet de reportage. Éric, nous montre comment il a réveillé la communauté traumatisée par cette tragédie en les invitant à reconstruire la mission et bâtir l’église, chacun s’y est mis, les uns apportant le sable, les autres travaillant sur les parpaings, d’autres allant chercher l’eau. Ce projet de construire l’église a mobilisé la communauté. Sur les bancs, il y des plaques avec le nom des contributeurs en reconnaissance.

En nous rendant à l’ex-centre de traitement Ébola, nous sommes passés devant une maison qui célébrait des funérailles. Nous entrons pour nous associer à leur tristesse. On nous offre un siège, nous sommes entourés par les invités de cette cérémonie. Éric présente nos sincères condoléances et les assure de nos prières. Un des petits chefs de quartier prend la parole pour nous demander comment nous allons les aider (c’est-à-dire : combien nous allons donner pour leur libation), il avait certainement déjà bien entamé la réserve. Éric lui fait remarquer que nous passions par là et, par respect, nous nous sommes arrêtés, nous leur offrons notre prière et notre sympathie et qu’il n’est pas bon de demander à l’étranger ce qu’il doit donner. Derrière nous, les vieux approuvent la réponse d’Éric, honteux de l’attitude de ce chef.

Éric nous dit que les gens cherchent l’église nourricière, les églises évangéliques ne travaillent que pour leurs ouailles, et les chrétiens de la paroisse ont de la peine à comprendre pourquoi Eric s’engagent dans le service de tous ceux qui sont dans le besoins, pas forcément les paroissiens à qui ils demandent de s’investir dans la solidarité. Mais ils peinent à le suivre, persuadés qu’il reçoit beaucoup d’argent et qu’il veut garder tout pour lui. Le Liberia est en zone de première évangélisation même pour son Eglise. Pour la succession d’un évêque, il y a eu beaucoup de tension, chacun essayant de démolir l’autre. Il a fallu donner le titre de Monseigneur a un certain qui se voyait déjà évêque et qui n’a pu admettre d’être évincé. Tout cela n’est pas forcément à la gloire de l’Eglise locale. Mais c’est le temps de la réconciliation, le chemin est encore long.

Nous sommes allés au cimetière des victimes d’Ébola qu’une association a permis de réaliser assez loin dans la brousse. C’est impressionnant toutes ces tombes alignées rappelant certains de nos cimetières de guerre.

Ayant de grandes difficultés à me connecter pour vous envoyer ce message, je vais faire un deuxième document afin de poursuivre mon propos sans être trop long. Si ce journal parvient à partir avant le 25 décembre, joyeux Noël à tous. Nous avons vraiment le privilège de vivre un temps fort en communion avec Jésus qui est né dans une crèche faute d’hébergement et par l’indifférence de ses contemporains.

Gérard Sagnol, SMA